[ATELIER]

La saucisse volante

Un coup d'oeil sur la montre, une dernier aller et retour du chariot de la machine à écrire et c'est bon, on arrête ! Angèle et Christiane ont déjà quitté le bureau pour se refaire une beauté, quant à Brigitte, c'est déjà fait, elle en revient.

- Alors ? Tu es prête ? On part devant !

Le petit clic me signale que j'ai bien arrêté l'engin, je glisse la lettre dans le parapheur que je referme brutalement et hop... c'est bon !

- J'arrive ! Au fait, qu'est ce qu'il y a de bon aujourd'hui ?

- D'après ceux de la comptabilité, y a du cassoulet ou du porc au chou-rouge !

- Beurk... le chou-rouge, déjà, j'élimine, ben on fera avec le cassoulet !

Pomponnées, parfumées (quelle idée pour aller à la cantine !), les deux vamps de l'équipe nous rejoignent à mi-chemin.

- Y a quoi aujourd'hui ? questionne Christiane de sa voix cristalline.

- Pas fôlichon le menu ! dis-je. Tu as le choix entre porc au choux-rouge ou cassoulet !

- Mais c'est dégeulasse ! Je crois que je vais faire la grève de la faim ! répond Angèle.

- Je suis bien d'accord ! ajoute Christiane.

- Ecoutez mes cocottes, reprend Brigitte, ce n'est pas un restaurant c'est une cantine !

Faut pas s'attendre à du caviar !

- De toute façon, j'en prendrai pas... ça fait grossir !

Je regarde Christiane, dont le petit 36 agresse en permanence mon grand 44 et d'un ton acide, je lui dis :

- Ma vieille... (on se venge comme on peut, elle a 2 ans de plus que moi !), avant qu'un malheureux cassoulet t'ait fait prendre 500 grs... tu seras arrière-grand-mère, toi ! Penses aux copines qui, rien qu'en regardant un oeuf dur dans les yeux, prennent 3 kgs d'un coup !

Rassurée sur l'avenir de sa taille, Christiane retrouve le sourire pour me répondre :

- Ben alors, ... je ne veux pas être méchante....

- Alors... LA FERME !!! l'interrompt Brigitte, qui se sent visée dans ses rondeurs.

Et les colères de Brigitte sont à l'image de sa taille, Christiane n'insite pas et c'est en silence que nous atteignons le tourniquet de la cantine.

Une bande d'affamés nous précède dans un bruit de cliquetis de couverts, chacun son plateau à la main et son cassoulet dans l'assiette jette un regard désepéré vers une hypothétique place libre. Le nombre d'options pour le cassoulet, me conforte dans mon choix.

Notre petit groupe passe à son tour, Angèle et Christiane les premières. Elles sont chanceuses aujourd'hui, il y a une grande variété de crudités en entrées et des yaourts au dessert.

Ma silhouette souhaiterait que je fasse comme les copines, que je choisisse les crudités, mais les carottes râpées, la laitue assaisonnée "régime" et moi... nous n'avons jamais sympathisé. Et puis mon estomac appelle au secours et surtout, le cassoulet me fait des clins d'oeil, haricots bien dorés, superbe cuisse de confit de canard et... ah les beautés, deux belles saucisses de Toulouse installées sur le bord de l'assiette en forme de grand sourire ! Zou... on verra plus tard pour les remords !

Angèle, la plus grande, a repéré au-dessus de toutes les têtes présentes, une petite table perdue au milieu de la salle. Nous nous y installons, Angèle en face de moi,

Christiane en face de Brigitte et Brigitte sur ma droite. Euh... entre le "bon" poids de Brigitte et mon "bon" 44, je n'en dirai pas plus, la liberté de mouvement est un peu restreinte, c'est donc aussi délicatement que possible que j'attaque ma première saucisse.

Ma fourchette assassine va enfoncer ses crocs dans sa savoureuse victime quand... allez savoir pourquoi, la victime se rebiffe et s'envole entre mes deux camarades d'en face, pour attérrir sans anicroche dans l'assiette du type assis dos à dos avec Christiane !

Le gars, un peu surpris, on s'en doute, regarde l'assiette de son voisin de gauche et constate qu'il y a toujours deux saucisses, idem pour son voisin d'en face. Il se tourne alors vers nous, ne voit que les dos des copines qui font un rempart à notre table. A près un dernier regard vers l'ensemble de la salle, il fait un sort à ma saucisse.

Dommage, il devait être excellent ce cassoulet, je n'ai rien pu avaler ce jour-là, et les copines en ont fait autant... comment voulez-vous avaler la moindre bouchée avec le fou-rire, tout en essayant de ne pas se faire remarquer ?

Pas facile, surtout quand en plus, le rimel se met à couler et qu'en passant près de notre table, nos autres collègues nous demandent ce qui nous fait pleurer !

(c) Mady
 

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