[ATELIER]
Antonio
Il est arrivé en 1947 à Cavaillon, venu tout droit de son Ombrie (Italie)
natale, lui qui rêvait d'Amérique ! Ses bagages ? Il les portait sur lui,
avec son sourire de beau gosse que 24 ans de misère n'avait pas effacé. Sa
fortune ? Son courage, sa force et sa beauté.
Il venait de quitter une terre qui ne suffisait pas à le nourrir, pour
venir cultiver une terre plus riche, fertilisée par la sueur de ceux venus
d'ailleurs. Il était employé par un de ces "négriers" des temps modernes,
qui plus est son oncle paternel devenu propriétaire terrien. Pour tout
salaire, quelque argent de poche pour ses "sorties" qui bizarrement,
n'avaient lieues qu'une fois par mois, et à condition que le potentat n'est
pas besoin de lui.
En tant que "membre de la famille", il bénéficiait de la faveur d'un
logis, composé d'une paillasse au fond d'un réduit. Et pour peupler de rêves
ses courtes nuits, il chantait avant de s'endormir, sans doute pour ne pas
pleurer.
Malgré tout, un jour le destin s'est montré favorable. Une brunette aux
yeux bleus a croisé son chemin, ses chansons du soir sont devenues plus
gaies. Il a annoncé à l'oncle qu'il voulait se marier, qu'il lui faudrait un
vrai salaire. Mais l'oncle avait besoin d'un valet à temps complet
et à bon marché, pas d'un homme marié. D'abord, comment avait-il pu
rencontrer une femme, ce jeunot qui ne parlait pas un mot de français ?
L'amour, c'est avec un sourire, c'est avec le coeur, c'est avec les yeux
qu'il se traduit. Comment l'oncle aurait-il pu comprendre ? Pour lui, hors
de question le mariage, plutôt l'expulsion.
C'était facile à l'époque, Antonio savait qu'un de ses malheureux
compatriotes avait été reconduit à la frontière pour le simple vol d'un
artichaut dans un champ !!!! Il a eu beau faire le tonton, il n'a pas
réussi, car la mère de la fiancée l'aimait bien ce petit italien souriant et
gentil. Elle a contré les mauvaises intentions, trouvé un nouveau patron et
donné sa fille.
Antonio, est devenu Toinet pour sa belle-maman. Enfants, cela nous
faisait rire. Il avait appris le français "sur le tas", auprès de sa femme
et de sa belle-mère. Quand je suis née, un an après leur mariage, il
n'était pas plus riche. Il travaillait la terre pour quelqu'un d'autre pour
un salaire de misère. Pas de confort à la maison, pas l'électricité, pas
même une gazinière. Ma mémé me racontait que la nuit, c'était lui qui se
levait et à lumière d'une bougie, il rallumait la cuisinière à bois pour me
chauffer mes biberons. Ensuite, comme j'étais déjà une emmerdeuse, je
braillais toute la nuit et lui, me baladait dans bras jusqu'au matin, avant
de partir travailler. Mais, entre la bougie et le feu de bois, le matin,
j'avais le nez tout noir.
Puis, il a "amélioré" sa condition, en même temps qu'il agrandissait sa
famille. C'était le début de l'adduction d'eau dans toutes les communes de
France. Il a été engagé à creuser des tranchées et poser d'énormes tuyaux de
fonte. Souvent il travaillait avec de l'eau jusqu'à hauteur de poitrine. Il
a sillonné le pays entier et après son passage, le miracle se produisait,
l'eau sortait des robinets.
Ce n'était pas un métier en costume cravatte. Il était toujours mal
habillé Antonio, aussi, j'avais honte de dire à mes copines qu'il était mon
père, quand je tombais sur lui entrain de bosser. J'ai su plus tard, par ma
grand-mère, que je lui avais souvent fait de la peine, quand je faisais
semblant de ne pas le voir. Jamais, jamais à la maison il ne m'a reproché
mon attitude imbécile.
Quand ils rentrait le soir, il avait toujours le sourire aux
lèvres. Il était le plus heureux des hommes, quand en entendant sa moto tout
en haut du chemin, nous allions l'attendre à l'entrée du pré qui menait à la
maison.
Je me souviens d'un soir ou avec un petit air mystérieux, il m'a
tendu un sac en toile. et qu'il m'a dit : "ouvré-lé, e per té", il y avait
au fond, serrés l'un contre l'autre trois adorables chatons ! Dans un
village où il travaillait, qulqu'un les lui avait donné et il savait mon
bonheur de les recevoir.
Une autre fois, c'était une tortue qu'il avait trouvée au fon d'une
tranchée et qu'il nous ramenait tout heureux.
Il trouvait encore la force de nous faire rire, quand il nous
racontait ses souvenirs d'arrivée en France, les évènements malheureux, il
les tournait en dérision. Un jour où je lui disais la peur que j'aurais à
dormir dehors, il m'a raconté que lui la dernière nuit qu'il a passé en
Italie avant d'arriver à Cavaillon, il l'avait passée sur un banc d'une
prestigieuse place de Rome.
Une image qui nous amusait beaucoup, c'est lorsqu'il nous racontait que
pour nous emmener promener le dimanche, avec ma mère et ma grand-mère, il
avait installé un chareton derrière son vélo, la grand-mère, le chat (parce
que Zézé faisait partie du voyage) et moi dedans. Dieu merci, ma mère avait
son vélo à elle.
Et son accent, pour les gamins que nous étions, s'était un vrai
plaisir de lui faire prononcer les mots les plus difficile de français. Le
préféré de mon frère était "cuisine", car il le prononçait "couichina", moi
j'aimais mieux "cheminée", parce que celà donnait "siminé", ma préférence
sans doute en rapport avec mon amour des chats qui me faisait entendre : 6
minets !
Ma peine coupable le jour où je l'ai vu pleurer de désespoir parce
que par ma faute et celle de mon frère, nous avions 4 et 5 ans, nous avions
poussé notre petite soeur de 2 ans dans une cheminée et le chaudron d'eau
bouillante s'était renversée sur elle. Tous les adultes alentours nous
auraient presque traités de criminels, alors que c'était une simple dispute
d'enfants pour un tabouret, lui ne nous a jamais fait un seul reproche. Je
rassure les âmes sensibles, la petite soeur avait été brulée au jambes, mais
rien de trop grave ! Aujourd'hui, elle a les plus belles jambes du monde !
Je ne sais pas si j'ai réussi, mais j'aurais voulu que le portrait
d'un brave homme soit bien dessiné. Mais comme pour tous les braves hommes,
ta vie Antonio a été faite de pleins de petits bonheurs, de tout l'amour qui
est en toi, je n'ai pu qu'en traduire quelques uns, je ne te l'ai jamais
dit, je ne sais pas si j'oserai te le dire un jour, même quand je vois tes
beaux yeux verts, tes traits fatigués, tes cheveux devenus tout blanc, mais
je n'aurais pas voulu d'autre papa que toi ! Ce que c'est bête la pudeur !
natale, lui qui rêvait d'Amérique ! Ses bagages ? Il les portait sur lui,
avec son sourire de beau gosse que 24 ans de misère n'avait pas effacé. Sa
fortune ? Son courage, sa force et sa beauté.
Il venait de quitter une terre qui ne suffisait pas à le nourrir, pour
venir cultiver une terre plus riche, fertilisée par la sueur de ceux venus
d'ailleurs. Il était employé par un de ces "négriers" des temps modernes,
qui plus est son oncle paternel devenu propriétaire terrien. Pour tout
salaire, quelque argent de poche pour ses "sorties" qui bizarrement,
n'avaient lieues qu'une fois par mois, et à condition que le potentat n'est
pas besoin de lui.
En tant que "membre de la famille", il bénéficiait de la faveur d'un
logis, composé d'une paillasse au fond d'un réduit. Et pour peupler de rêves
ses courtes nuits, il chantait avant de s'endormir, sans doute pour ne pas
pleurer.
Malgré tout, un jour le destin s'est montré favorable. Une brunette aux
yeux bleus a croisé son chemin, ses chansons du soir sont devenues plus
gaies. Il a annoncé à l'oncle qu'il voulait se marier, qu'il lui faudrait un
vrai salaire. Mais l'oncle avait besoin d'un valet à temps complet
et à bon marché, pas d'un homme marié. D'abord, comment avait-il pu
rencontrer une femme, ce jeunot qui ne parlait pas un mot de français ?
L'amour, c'est avec un sourire, c'est avec le coeur, c'est avec les yeux
qu'il se traduit. Comment l'oncle aurait-il pu comprendre ? Pour lui, hors
de question le mariage, plutôt l'expulsion.
C'était facile à l'époque, Antonio savait qu'un de ses malheureux
compatriotes avait été reconduit à la frontière pour le simple vol d'un
artichaut dans un champ !!!! Il a eu beau faire le tonton, il n'a pas
réussi, car la mère de la fiancée l'aimait bien ce petit italien souriant et
gentil. Elle a contré les mauvaises intentions, trouvé un nouveau patron et
donné sa fille.
Antonio, est devenu Toinet pour sa belle-maman. Enfants, cela nous
faisait rire. Il avait appris le français "sur le tas", auprès de sa femme
et de sa belle-mère. Quand je suis née, un an après leur mariage, il
n'était pas plus riche. Il travaillait la terre pour quelqu'un d'autre pour
un salaire de misère. Pas de confort à la maison, pas l'électricité, pas
même une gazinière. Ma mémé me racontait que la nuit, c'était lui qui se
levait et à lumière d'une bougie, il rallumait la cuisinière à bois pour me
chauffer mes biberons. Ensuite, comme j'étais déjà une emmerdeuse, je
braillais toute la nuit et lui, me baladait dans bras jusqu'au matin, avant
de partir travailler. Mais, entre la bougie et le feu de bois, le matin,
j'avais le nez tout noir.
Puis, il a "amélioré" sa condition, en même temps qu'il agrandissait sa
famille. C'était le début de l'adduction d'eau dans toutes les communes de
France. Il a été engagé à creuser des tranchées et poser d'énormes tuyaux de
fonte. Souvent il travaillait avec de l'eau jusqu'à hauteur de poitrine. Il
a sillonné le pays entier et après son passage, le miracle se produisait,
l'eau sortait des robinets.
Ce n'était pas un métier en costume cravatte. Il était toujours mal
habillé Antonio, aussi, j'avais honte de dire à mes copines qu'il était mon
père, quand je tombais sur lui entrain de bosser. J'ai su plus tard, par ma
grand-mère, que je lui avais souvent fait de la peine, quand je faisais
semblant de ne pas le voir. Jamais, jamais à la maison il ne m'a reproché
mon attitude imbécile.
Quand ils rentrait le soir, il avait toujours le sourire aux
lèvres. Il était le plus heureux des hommes, quand en entendant sa moto tout
en haut du chemin, nous allions l'attendre à l'entrée du pré qui menait à la
maison.
Je me souviens d'un soir ou avec un petit air mystérieux, il m'a
tendu un sac en toile. et qu'il m'a dit : "ouvré-lé, e per té", il y avait
au fond, serrés l'un contre l'autre trois adorables chatons ! Dans un
village où il travaillait, qulqu'un les lui avait donné et il savait mon
bonheur de les recevoir.
Une autre fois, c'était une tortue qu'il avait trouvée au fon d'une
tranchée et qu'il nous ramenait tout heureux.
Il trouvait encore la force de nous faire rire, quand il nous
racontait ses souvenirs d'arrivée en France, les évènements malheureux, il
les tournait en dérision. Un jour où je lui disais la peur que j'aurais à
dormir dehors, il m'a raconté que lui la dernière nuit qu'il a passé en
Italie avant d'arriver à Cavaillon, il l'avait passée sur un banc d'une
prestigieuse place de Rome.
Une image qui nous amusait beaucoup, c'est lorsqu'il nous racontait que
pour nous emmener promener le dimanche, avec ma mère et ma grand-mère, il
avait installé un chareton derrière son vélo, la grand-mère, le chat (parce
que Zézé faisait partie du voyage) et moi dedans. Dieu merci, ma mère avait
son vélo à elle.
Et son accent, pour les gamins que nous étions, s'était un vrai
plaisir de lui faire prononcer les mots les plus difficile de français. Le
préféré de mon frère était "cuisine", car il le prononçait "couichina", moi
j'aimais mieux "cheminée", parce que celà donnait "siminé", ma préférence
sans doute en rapport avec mon amour des chats qui me faisait entendre : 6
minets !
Ma peine coupable le jour où je l'ai vu pleurer de désespoir parce
que par ma faute et celle de mon frère, nous avions 4 et 5 ans, nous avions
poussé notre petite soeur de 2 ans dans une cheminée et le chaudron d'eau
bouillante s'était renversée sur elle. Tous les adultes alentours nous
auraient presque traités de criminels, alors que c'était une simple dispute
d'enfants pour un tabouret, lui ne nous a jamais fait un seul reproche. Je
rassure les âmes sensibles, la petite soeur avait été brulée au jambes, mais
rien de trop grave ! Aujourd'hui, elle a les plus belles jambes du monde !
Je ne sais pas si j'ai réussi, mais j'aurais voulu que le portrait
d'un brave homme soit bien dessiné. Mais comme pour tous les braves hommes,
ta vie Antonio a été faite de pleins de petits bonheurs, de tout l'amour qui
est en toi, je n'ai pu qu'en traduire quelques uns, je ne te l'ai jamais
dit, je ne sais pas si j'oserai te le dire un jour, même quand je vois tes
beaux yeux verts, tes traits fatigués, tes cheveux devenus tout blanc, mais
je n'aurais pas voulu d'autre papa que toi ! Ce que c'est bête la pudeur !
(c) Mady
