[ATELIER]
Que la lumière soit
D'après la proposition 78 d'Eric Adam - "6 dans un compartiment" - Solution 10
On entend le crissement des freins du train sur les rails, les passages somnolents du compartiment sont ballotés d'avant en arrière et la lumière s'éteint.
Le râleur d'un ton exaspéré : - Qu'est-ce qui se passe encore ?
Quelques instants de silence, puis de l'agitation dans le couloir. La porte coulissante du compartiment s'ouvre, apparaît le contrôleur : - Désolé, M'sieurs Dames, sans doute un petit problème électrique... rien de grave ! Vous savez la technique, faut pas grand chose pour la troubler !
Soudain apparaît le conducteur affolé : - Faites excuse M'sieus Dames...
il fait un signe au contrôleur et les voyageurs entendent : - On a un gros pépin... veut plus rien savoir la bécane ! On essaye de joindre le PC !
Puis se tournant ver le groupe à l'écoute : - Z'inquiétez pas... on fait au mieux et au plus vite !
Le contrôleur ajoute : - oui... oui... ne bougez pas on tente un éclairage de secours...
Le râleur : - La prochaine fois, faudra nous préciser d'emmener des bougies ! C'est tout de même incroyable que sur une ligne électrifiée, on ne soit pas fout de conserver l'electricité dans les voitures ! C't'insensé !
Le conducteur : - Vous énervez pas... vous énervez pas... je vais voir et je reviens ! C'est la faute à pas de chance !
Le râleur : - Elle a bon dos "pas de chance" !
La romancière : - Mais calmez-vous ! Ce n'est qu'un incident comme il en arrive très souvent ! Faites un peu travailler votre imagination... essayons de deviner ce qui a bien pu se passer...
Le déprimé : - Ils ne veulent pas nous le dire, mais je suis sûr que c'est une bombe ! Je savais, je savais, je n'aurais pas dû partir à cette date,... le chiffre 2 me porte la guigne...
La dragueuse : - Mais nous ne sommes pas le 2 ?
Le déprimé : - Février ? C'est quel numéro d'après vous ?
La dragueuse : - C'est le n° du mois, pas celui du jour... or c'est le n° du jour qui compte, on parle bien du vendredi 13, le 13 étant le treizième jour du mois !
Nouvelle cavalcade dans le couloir, apparaît le contrôleur encombré de plusieurs lampes-torches ,:
Le contrôleur : - Voilà qui va vous donner un peu de clarté... Je voulais vous dire aussi, la voiture bar est à votre disposition ! Toutes les consommations sont au compte de la SNCF !
Le râleur : - Aaaaaahhh ! Quand même ! C'est bien le moins qu'elle puisse faire, non ? C'est pas tout ça, vous avez du nouveau ? Parce que d'ici peu, on va geler là-dedans !
Le contrôleur : - Pas encore, mais c'est pour bientôt ! Le conducteur est allé voir dans le tunnel....
Ludovic, que l'évènement a totalement réveillé, s'adresse au râleur : - Ils font ce qu'ils peuvent, on ne vous a pas appris la patience à vous ? On est tous dans la même galère,si on se met tous à râler, ça va être insuportable et ça ne fera pas repartir le train pour autant !
Le râleur : - Oh vous, le cravaté, à vous voir dans votre petit costume 3 pièces, tout beau, tout propre... vous êtes du genre à vous faire marcher dessus et à dire merci en plus !
La dragueuse : - Hou... le vilain ! Mais c'est qu'il mordrait le méchant ? Moi je le trouve mignon, ce Monsieur ! (elle ajoute d'un air sous-entendu) ; - Je lui marcherais bien dessus, s'il se laissait faire ...
Ludovic tout rouge, s'étrangle et le râleur insiste en pouffant : - pfff... je le crois volontiers ! Il a tout du pigeon à plumer... pfff...
C'est alors qu'intervient à nouveau la romancière, s'adressant au contrôleur : - Vous ne pouvez pas nous donner une début d'explication à cette panne ?
Le contrôleur : - Ben... difficile à dire, un obstacle sur la voie.... une rupture du système électrique...avec la technologie, tout est possible... vous savez,j'y connais pas grand 'chose moi! Bon ne m'en voulez pas mais je vais aux nouvelles....
Là-dessus la porte coulissante se referme et nos voyageurs faiblement éclairés par la lampe-torche, s'observent attendant que l'un d'entr'eux prennent la parole.
Le manager femme rompt le silence, en s'adressant à Ludovic tout en levant les yeux vers le filet à bagages, elle lui dit : - Vous comptez partir pour longtemps ?
Ludovic : - Euh... non... comme d'habitude, pourquoi ?
La femme manager : -¨Parce que avec vos deux grosses valises, si nous somme obligés de marcher ...
Ludovic avec un sourire : - Ah ! Ce sont mes cravates, mais elles sont en papier, c'est pas lourd le papier...
Tout le compartiment ricane. Le râleur jaloux en profite pour ajouter son grain de sel : - M'étonne pas ! Il aime bien faire le beau ! Il change de cravates comme de kleenex ! Ludovic vexé : - Vous n'y êtes pas du tout ! Je les ai inventés ces cravates et je me déplace pour les vendre. Et justement, elles servent de kleenex après avoir été cravates, ça vous en bouche un coin hein ?
Le râleur, ne voulant pas perdre la face : - Des cravates kleenex... on aura tout vu !
Le déprimé se manifeste : - Des kleenex... des kleenex... puis il se met à reniffler.
Le râleur qui trouve une nouvelle victime : - Ooooh, il va pas recommencer celui-là ! On va pas encore subir en plus, les grandes eaux ! Fallait pas quitter ta maman mon grand !
La manager l'interrompt : - Vous allez cesser vos sarcasmes ? Vous commencezà nous casser les pieds avec vostre grossièreté ! Nous, c'est vous qu'on en a marre de subir !
Puis se tournant vers Ludovic : - C'est très intéressant cette idée decravates en papier à double usage ! Ma Société de marketing pourrait s'y intéresser, on peut voir ?
Flatté, Ludovic se lève vers le filet à bagages, tous les passagers lèvent la tête vers les valises, quand Ludovic s'arrête, les bras levés et dit : - Je crains que ce ne soit pas possible maintenant ! La lumière n'est pas suffisante, mais dès qu'elle sera revenue dans le compartiment, ce sera avec plaisir !
Au rappel du motif de l'arrêt du train, tous font un oooohhhh de déception et la romancière les ramène à la réalité du moment.
La romancière : - C'est vrai qu'il serait temps de savoir ce qui se passe maintenant, on ne voit plus le contrôleur ! Et moi qui comptais travailler un peu, c'est râté. Tenez, Madame, dit-elle à l'adresse de la dragueuse, vous qui êtes près de la vitre, voulez-vous regarder ?
La Dragueuse se lève, baisse la vitre, se penche au maximum et scrute la nuit vers l'avant du convoi. Elle regarde un moment puis se tourne vers les autres :
La dragueuse : - ça alors... vous n'allez pas me croire !
Tous les passagers : - Quoi ? Qu'avez-vous vu ?
La dragueuse ménageant le suspens : - D'abord un ballet de loupiotes, puis le conducteur et le contrôleur qui soutenaient un drôle de type, une espèce de clochard à première vue...
La romancière : - Il vous a paru blessé ? Vous avez pu voir ça dans l'obscurité ?
La dragueuse : - Non, à première vue il n'est pas blessé, il tient sur ses jambes mais il a l'air sonné ! Et en plus du contrôleur et du conducteur, il y a au moins 4 personnes qui projettent le faisceau de leurs torches dans leur direction... c'est suffisamment éclairé !
Le déprimé : - Vous croyez que c'est un suicide ?
Le râleur d'un ton exédé : - Vous n'avez pas entendu ? Il est sur ses deux pieds ! S'il était passé sous le train, il ne les auraient plus ses pieds ! Non mais... on se demande ! Et puis, il ne vous vient pas à l'idée qu'il y a des gens qui aiment la vie ?
La romancière l'interrompt : - Ce qui m'intrigue, c'est sa présence sur la voie et comment le train a pu s'arrêter aussi brutalement ....
La manager : - Ces nouveaux trains ont des systèmes très sophisitqués, ils repèrent un obstacle plusieurs à centaines de mètres ! L'obstacle détecté, ils stoppent comme si l'on avait tiré le signal d'alarme !
Le râleur : - Vous croyez au père Noël vous ? Des trains reniffleurs... et puis quoi encore ?
La manager vexée : - Vous avez une meilleure explication peut-être, Monsieur-je-sais-tout ?
Le râleur (piteux pour une fois) : - Euh... non, mais....
La romancière : - Alors taisez-vous ! C'est lassant tous ses trublions qui n'ont connaissance de rien, mais qui dénigrent systématiquement les mots et les actes des autres...
L'explication s'arrête là, car on entend à nouveau du bruit dans le couloir. Glissement de la porte coulissante et la tête réjouie du contrôleur apparaît dans l'entrebaillement.
Le contrôleur : - Voilà, M'sieurs Dames, on va pouvoir repartir ! Heureusement qu'on s'est arrêté, parce que vous ne devinerez pas ce qu'on a trouvé !
la dragueuse : - Vous avez trouvé quelqu'un !
Le contrôleur, déçu d'avoir râté son effet : - Vous savez déjà ? Ben oui, mais ce que vous ne savez pas, c'est que ce bonhomme on le croyait mort depuis 20 ans !
Le déprimé : - je le savais... c'est un suicidé !
Le râleur levant les yeux au ciel : - C'est pas vrai ! Dites-moi que ce n'est pas vrai !
Le contrôleur : - Qui vous parle de suicidé ? Mais non, vous n'y êtes pas du tout ! C'est ou plutôt s'était par ce qu'on l'a oublié aujourd'hui, un comédien célèbre qui, du jour au lendemain a disparu... comme ça ! dit-il en claquant le pouce et le majeur . On a tout imaginé sur sa disparition, sauf ce qu'il nous a raconté !
La romancière : - Oh mais c'est intéressant ce que vous nous dites là ! Il va falloir que je le rencontre, je vais peut-être avoir un bon sujet comme idée de départ d'un nouveau bouquin ! Et que vous a-t-il raconté ?
A ce moment, on entend un grincement, le train s'ébranle à nouveau et la lumière revient dans le compartiment !
Tous les passagers : - Aaaaaahhh ! Enfin !
Le contrôleur : - Je vous l'avais dit qu'on allait repartir ! Oui, pour la petite dame.... ce qu'il nous a raconté... eh bien figurez-vous que, après une représentation particulièrement harassante, il a surpris sa femme dans les bras de l'inspecteur des impôts dont il subissait un examen de situation fiscale personnelle, il a ressenti un tel dégoût pour le genre humain, qu'il a décidé de fuir n'importe où et de se faire oublier! Le hazard de sa marche l'a amené à la gare, sur les quais.... un train était sur le départ et sans réfléchir davantage il est monté sans but précis ! Compte tenu de l'heure tardive, il y avait peu de monde dans la voiture... il s'est retrouvé seul dans un compartiment et il s'est endormi. Comme aujourd'hui, le train a pilé dans le tunnel, il s'est réveillé en sursaut et le temps de réaliser où il se trouvait... il est descendu, mais l'arrêt était de courte durée et le train est reparti sans lui. Après un instant de panique, il a savouré le silence et la solitude dont il avait perdu l'habitude... il a ressenti un bien-être tel, qu'il s'est dit que toute la gloire du monde ne lui assurerait jamais un tel plaisir... alors, à tatons, il a longé le tunnel et il est arrivé à une petite excavation creusée dans la roche et il s'y est installé !
Le râleur : - Bien joli votre histoire, mais pendant 20 ans, de quoi il a vécu ?
Le contrôleur : - Attendez... je n'ai pas fini ! A l'entrée du tunnel, bien abrité, il a trouvé un potager à l'abandon qu'il a fait revivre ! Pour le reste, il a vécu de râpines nocturnes, puis ila appris avec le temps, à fabriquer des pièges. Jusque-là, il a réussi à éviter tout contact humain !Qui aurait pu se douter que ce vieux bonhomme pouvait être une célébrité ?
Le râleur : - Puisque ce genre de vie lui convenait, pourquoi il s'est découvert aujourd'hui ?
Le contrôleur : - Ce n'est pas lui qui s'est découvert... c'est le train qui l'a trouvé ! Avec les systèmes de détection qui équipent les machines, rien n'échappe au radar... Il ramassait à la lanterne les champignons qu'il faisait pousser sur la voie ! Pour le reste, vous lui demanderez vous-mêmes ! Il faut que je vous dise, on a prévenu les journaux et la télé... tous les passagers sont invités à poser près de notre star, je compte sur vous ?
La romancière : - Oui, car j'ai vraiment envie de le connaître cet homme, j'ai plein de choses à lui demander !
Le râleur : - C'est pas bête ! Vous servir de lui pour faire un roman... et les droits d'auteur ? Vous les partagerez, j'espère ? Il a besoin de se remettre à flots, ce type !
La romancière,outragée : - Evidemment ! Pour qui vous me prenez ?
Le râleur encore : - Mais au fait, pour la photo, il aurait bien besoin d'une belle cravate... notre vendeur de kleenex, pourrait lui en passer une !
Ludovic, piqué au vif : - Vous vous mettez à avoir de bonnes idées tout d'un coup ! Avec plaisir ! Je lui en offrirai même plusieurs à cet homme !
Au mot cravatte, la manager semble se souvenir : - Au fait ! La lumière est revenue maintenant, alors.... on peut les voir ces cravates ?
