[ATELIER]
Le cahier
Ah, mon cher cahier...
Je ne sais pas pourquoi, j'ai envie de te dire, toi mon ami secret, confident de l'intime, que serais-je sans toi ? Plein des mots maladroits de l'enfant que j'étais, qui se croyait poète à ses heures, tu me renvoies l'image d'une solitude dont je n'avais même pas conscience.
Au fil des ans, je noircissais tes pages aujourd'hui jaunies ou froissées pour certaines, témoins muettes de mes révoltes, de mes colères et de mes chagrins ! Parfois, il m'arrivait de philosopher sur l'actualité du moment ou sur un évènement personnel. C'est ainsi que tu fus le premier et le seul à savoir combien je l'ai aimé, celui que j'appelais l'Inoubliable, même lui n'en a jamais rien su !
Tu te souviens ? Quand je te sortais de ta cache secrète pour te livrer en mots l'immensité de ma joie parce qu'un de ses regards s'était posé sur moi, encore plus immense lorsque j'obtenais un sourire ou quelques mots gentils ! C'est moi qui souris maintenant en relisant ce que j'avais écrit...
Tu te souviens aussi du poème d'adieu que je lui dédiais lorsqu'il s'en est allé ? Je le retrouve là, mais les rimes illisibles parce que j'ai dû pleurer ! Qu'on est bête à 20 ans, mais que c'est merveilleux ! Dommage que le temps ait endormi mon coeur, alors plein de richesses, prenant fait et cause pour tous les oubliés, pour tous les méprisés. Ma plume se faisait rageuse et je te griffais méchamment !
Je crois bien t'avoir livré tous mes rêves, innombrables en ce temps-là, c'est sans doute à ta fidélité que je dois de les retrouver, enfouis entre tes pages parmi les fleurs séchées, pieusement conservés comme autant de vies que je n'ai pas vécues.
Et je t'ai refermé... Année après année, je t'ai même trahi puisque j'ai oublié, puis le jour est venu :
Et l'automne à présent
Qui doucement m'emporte
Sur les ailes du temps,
Vient refermer la porte
Réouverte un instant
Pour ne pas oublier...
alors, je te reprends au tiroir dans lequel tu dormais, je feuillette tes pages et le rêve renaît...
