[ATELIER]
Traitresse
Traîtresse.
Voici bien le seul mot qui te convienne.
Et le seul qui me vienne aux lèvres, bien qu'il me donne envie de vomir.
Mais non. Plus jamais tu ne me rendras malade.
Et puis, je te trouverai bien d'autres noms.
C'en est presque drôle. Moi qui ne parlais plus, les mots coulent de source
pour t'écrire ce qui ne me pèse plus. Moi qui n'entendais plus ce monde, ni
les hommes, ni les bêtes, je m'entends, j'entends mon coeur, j'entends ma
voix.
J'entendais ma voix autrefois. "Serais-je un jour à la hauteur?" te
demandais-je, le matin. Une voix un peu timide, teintée de la crainte qui
accompagne l'espoir. "Sauras-tu être un jour à la hauteur" me répondais-tu.
Froide. Inaccessible. Exigeante.
Ravalant la déception je partais au combat.
Au début ils n'ont rien vu, juste que je ne prenais plus de sucre dans mon
thé peut-être. Maman a même été agréablement surprise, je crois. Elle avait
tellement peur que je suive son exemple. Et j'avais tellement honte. De ses
robes énormes, de ses jambes immontrables, de son ventre aux bourrelets
ignobles quand elle s'asseyait. Alors elle a vu ce régime d'un bon oeil.
A midi c'était facile. A la cantine il suffit de pointer sa carte: on
contrôle simplement si on paye, et non pas si on mange.
Et puis au début, je mangeais juste un peu moins; on se stimulait avec les
copines. On rêvait de Spices Girls et de boys band. Mais il leur manquait la
cravache.
Toi, chaque soir tu me renvoyais un corps plus rond. Malgré mes efforts de
la journée, tu savais me montrer où la graisse avait prise; autour des
hanches, au creux des cuisses. Même mon cou ne trouvait pas ta grâce. Un
boudin de graisse. Voilà tout ce que je voyais.
Je pesais 49 kilos et j'avais 13 ans. C'est incroyable comme je me souviens
parfaitement de cet anniversaire, alors que depuis, je ne vois plus que de
la brume, et je suis incapable de dire mon âge. Oncle Raphaël était de
passage, avec sa nouvelle épouse.
C'était un ange, une femme irréelle, qui portait la beauté comme une étole
sur ses épaules fines.
A son bras un anneau soulignait son poignet effilé. Ce poignet dont j'ai
ensuite si souvent rêvé, symbole de la perfection, de ma quête d'absolu. Ce
poignet dans la main de Raphaël triomphant, exhibant sa fortune devant papa,
médusé. Et même s'il donnait le change, je l'ai vu conquis, hanté, égarant
ses regards. Je n'ai pas eu pitié de maman: sa peine contenue prouvait la
récidive. Il ne tenait qu'à elle de la garder, l'âme de son homme!
Ca me fait mal finalement de t'écrire.
Dire que je me regardais si souvent à ta surface, et que je n'y voyais que
formes et apparences. J'aurais dù voir la cruauté et l'orgueil affleurer
sous ma fausse innocence, mais tu m'as tant chanté les vertus de la
minceur, superposant à mon image des filles de papier glacé, que je t'ai
prise pour guide.
Et pour toi, je me suis mise à les vomir, ces satanés repas. J'ai vite
appris à contrôler les spasmes pour assourdir le bruit. J'ai maquillé les
joues que le sang fuyait, j'ai rajouté des trous à mes ceintures. Ma voix
s'est tarie, car tu ne répondais plus. Seul ton regard méprisant me faisait
croire qu'il y avait encore quelque chose à atteindre.
J'ai arrêté de faire semblant devant les parents.
Les larmes dans leurs yeux ajoutaient à mes nausées.
J'étais fière d'être au-dessus d'eux. De leur montrer qu'elle pouvait être
la force de la volonté.
Tu as enfin daigné me sourire, tu m'as trouvée "correcte", tu m'as permis ce
jour-là de me mettre en robe. J'ignorais qu'il fallait que tu me gardes en
vie. Je me suis sentie belle, légère, accomplie. Je flottais. J'entendais
papa au telephone qui parlait de moi à Raphaël. Radieuse, je décrochai mon
combiné. "Ce n'est plus qu'un sac d'os, je te dis. Rien ni personne ne
peuvent plus rien pour elle."
Ebranlée, je me suis approchée de toi. De mon appui, de mes repères, pour
m'y ressourcer et balayer ces mots blessants. Mais tu m'as abandonnée à mon
véritable reflet.
Pas de décolleté: des clavicules.
Aucun visage connu, juste un crâne sur des mandibules gainées de peau.
Des côtes, des humérus.
J'ai dû m'évanouir en voyant deux fémurs parfaits sortir droits des
chaussures. De toute façon, je ne connaissais pas le nom de tous mes os.
Je fais aujourd'hui 32 kilos. C'est le poids de notre chienne.
Le médecin m'a donné la permission de rentrer parce que j'ai pris 2 kilos.
Et qu'il espère que cela m'aidera à me remettre de la mort de ma voisine de
chambre, à l'hôpital.
L'air entrant par la fenêtre est tentant. Le vol d'une plume doit être long
et grisant d'ici jusqu'en bas des sept étages.
Tu tomberas comme une pierre.
Voici bien le seul mot qui te convienne.
Et le seul qui me vienne aux lèvres, bien qu'il me donne envie de vomir.
Mais non. Plus jamais tu ne me rendras malade.
Et puis, je te trouverai bien d'autres noms.
C'en est presque drôle. Moi qui ne parlais plus, les mots coulent de source
pour t'écrire ce qui ne me pèse plus. Moi qui n'entendais plus ce monde, ni
les hommes, ni les bêtes, je m'entends, j'entends mon coeur, j'entends ma
voix.
J'entendais ma voix autrefois. "Serais-je un jour à la hauteur?" te
demandais-je, le matin. Une voix un peu timide, teintée de la crainte qui
accompagne l'espoir. "Sauras-tu être un jour à la hauteur" me répondais-tu.
Froide. Inaccessible. Exigeante.
Ravalant la déception je partais au combat.
Au début ils n'ont rien vu, juste que je ne prenais plus de sucre dans mon
thé peut-être. Maman a même été agréablement surprise, je crois. Elle avait
tellement peur que je suive son exemple. Et j'avais tellement honte. De ses
robes énormes, de ses jambes immontrables, de son ventre aux bourrelets
ignobles quand elle s'asseyait. Alors elle a vu ce régime d'un bon oeil.
A midi c'était facile. A la cantine il suffit de pointer sa carte: on
contrôle simplement si on paye, et non pas si on mange.
Et puis au début, je mangeais juste un peu moins; on se stimulait avec les
copines. On rêvait de Spices Girls et de boys band. Mais il leur manquait la
cravache.
Toi, chaque soir tu me renvoyais un corps plus rond. Malgré mes efforts de
la journée, tu savais me montrer où la graisse avait prise; autour des
hanches, au creux des cuisses. Même mon cou ne trouvait pas ta grâce. Un
boudin de graisse. Voilà tout ce que je voyais.
Je pesais 49 kilos et j'avais 13 ans. C'est incroyable comme je me souviens
parfaitement de cet anniversaire, alors que depuis, je ne vois plus que de
la brume, et je suis incapable de dire mon âge. Oncle Raphaël était de
passage, avec sa nouvelle épouse.
C'était un ange, une femme irréelle, qui portait la beauté comme une étole
sur ses épaules fines.
A son bras un anneau soulignait son poignet effilé. Ce poignet dont j'ai
ensuite si souvent rêvé, symbole de la perfection, de ma quête d'absolu. Ce
poignet dans la main de Raphaël triomphant, exhibant sa fortune devant papa,
médusé. Et même s'il donnait le change, je l'ai vu conquis, hanté, égarant
ses regards. Je n'ai pas eu pitié de maman: sa peine contenue prouvait la
récidive. Il ne tenait qu'à elle de la garder, l'âme de son homme!
Ca me fait mal finalement de t'écrire.
Dire que je me regardais si souvent à ta surface, et que je n'y voyais que
formes et apparences. J'aurais dù voir la cruauté et l'orgueil affleurer
sous ma fausse innocence, mais tu m'as tant chanté les vertus de la
minceur, superposant à mon image des filles de papier glacé, que je t'ai
prise pour guide.
Et pour toi, je me suis mise à les vomir, ces satanés repas. J'ai vite
appris à contrôler les spasmes pour assourdir le bruit. J'ai maquillé les
joues que le sang fuyait, j'ai rajouté des trous à mes ceintures. Ma voix
s'est tarie, car tu ne répondais plus. Seul ton regard méprisant me faisait
croire qu'il y avait encore quelque chose à atteindre.
J'ai arrêté de faire semblant devant les parents.
Les larmes dans leurs yeux ajoutaient à mes nausées.
J'étais fière d'être au-dessus d'eux. De leur montrer qu'elle pouvait être
la force de la volonté.
Tu as enfin daigné me sourire, tu m'as trouvée "correcte", tu m'as permis ce
jour-là de me mettre en robe. J'ignorais qu'il fallait que tu me gardes en
vie. Je me suis sentie belle, légère, accomplie. Je flottais. J'entendais
papa au telephone qui parlait de moi à Raphaël. Radieuse, je décrochai mon
combiné. "Ce n'est plus qu'un sac d'os, je te dis. Rien ni personne ne
peuvent plus rien pour elle."
Ebranlée, je me suis approchée de toi. De mon appui, de mes repères, pour
m'y ressourcer et balayer ces mots blessants. Mais tu m'as abandonnée à mon
véritable reflet.
Pas de décolleté: des clavicules.
Aucun visage connu, juste un crâne sur des mandibules gainées de peau.
Des côtes, des humérus.
J'ai dû m'évanouir en voyant deux fémurs parfaits sortir droits des
chaussures. De toute façon, je ne connaissais pas le nom de tous mes os.
Je fais aujourd'hui 32 kilos. C'est le poids de notre chienne.
Le médecin m'a donné la permission de rentrer parce que j'ai pris 2 kilos.
Et qu'il espère que cela m'aidera à me remettre de la mort de ma voisine de
chambre, à l'hôpital.
L'air entrant par la fenêtre est tentant. Le vol d'une plume doit être long
et grisant d'ici jusqu'en bas des sept étages.
Tu tomberas comme une pierre.
(c) Ingrid
