[ATELIER]

L'assiette bleue

"dérisoire et amaigri, Simon se lève.

Il est tôt, peut-être sept heure. Le soleil tarde - comme il est prévu en cette saison - à vouloir se montrer. Des collines lisses et des paysages rugueux se découpent sur l'horizon décoloré, mais ce n'est qu'un leurre, juste de petits morceaux de photos cisaillées dans des revues, la réalité n'est que pauvrement urbaine. Simon est planté là, devant une fenêtre, contemplant en se réveillant le matin morne. Ses yeux virevoltent ainsi deux billes folles, perdues dans un état d'apesanteur. La lumière est trop faible pour le gêner, son cerveau engourdi ne lui ramène que de petits bouts décousus de rêves inachevés, garés en attente, Simon essaye en vain de penser à autre chose. Au bout d'un moment, un long et terrible moment d'inexistence, un nuage glisse devant un soleil anémique, et il se réveille enfin, comme s'il avait passé la nuit là, planté mimant un arbre décors du décors. Simon passe lentement sa main dans ses cheveux, baille lourdement pour évacuer l'air en trop, cligne des yeux deux ou trois fois et traverse en traînant le couloir qui le sépare de la salle de bain.

Trop belle est cette salle de bain là.

Simon hésite longtemps, va t-il mettre en marche son petit poste radio, va t-il se remplir du monde, bon moyen de combler à tout prix ce vide blanc et sans odeur, dans l'urgence qu'il ressent de souiller absolument la perfection facile de l'immobilité. Mais finalement il préfère écouter et surprendre à part lui les défauts d'un silence qu'il ne connaît que trop bien.

Fatalement, le vide se jette sur lui quand il entre, pas encore vraiment là, en retrait, dans la salle de bain. Dans un coin, une fenêtre myope ne laisse entrer qu'une vague clarté, une copie de lumière, une imitation de jour, une lueur presque ironique tout juste bonne à finir les hivers. Le contraste d'intensité le choque tant qu'il recule, ces images blanches l'assaillent, lui qui se veut si loin des images, il ne voit qu'une sphère sans forme, l'artifice d'une prison, un piège blanc. Le danger existentiel jusque dans la salle de bain. Simon essaye de ne pas prêter attention à la baignoire posée comme un trophée de chasse, et dont la longueur et l'apparence lui apparaissent singulièrement obscènes.

Simon pivote, son regard rencontre son image - grise - reflétée par un large miroir dressé au dessus de deux éviers fatigués. Il n'est pas surpris par cette apparition indirecte, ce spectre qui serait la première rencontre de la journée qui vient sur lui en soufflant. Il ne détourne pas son regard - ce qui le surprend lui même - et se fixe attentivement dans les yeux, sa main courre le long de ses joues mal rasées, il trouve cela plutôt agréable. C'est une impression surréaliste, celle d'avoir un paillasson sur les joues et cette idée le fait enfin sourire. Un mouvement désordonné de sa main fait tomber un rasoir bleuté dont le manche est en émail. Aujourd'hui encore aujourd'hui il ne se raserait pas. Il a peur d'éclaircir la foret de sa face fatiguée, peur de rencontrer l'autre, celui qui sommeille sournoisement. Il ouvre un robinet grinçant, se mouille vaguement le visage. Dans ses mains l'eau a la consistance de l'huile, sale et lourde. Simon lance au savon un long regard méprisant, il déteste aussi la petite assiette bleue dans laquelle il se trouve. Il ne prend même pas la peine de s'essuyer la figure.

Il abhorre cet endroit. Ou bien est-ce sa propre odeur qui le dégoûte. Ou son visage. Ou son besoin de se soulager, tous les matins, pris de coliques. D'ailleurs, pourquoi parler à la troisième personne ?
Je continue :

Le visage ruisselant, je restais là, pantois. J'ai eu soudain l'impression physique d'être poursuivi, traqué, et j'ai pensé qu'il s'agissait du temps qui toquait à ma porte. Oui, égaré dans ma vision, je me suis demandé sans raison s'il fallait ouvrir. C'est idiot j'ai alors cru que plus rien ne pouvait m'appartenir, entraîné par une force terrible à laquelle je ne pouvais dire oui, dire non. L'instabilité géométrique de la vie. Je me suis retourné dans un hoquet, j'ai bien cru vomir, je me suis emparé de la petit assiette bleue et dans un instant d'intense concentration, une éternité, j'ai lâché l'objet, fracassé à terre tout saupoudré de mille petites étoiles trempées dans du bleu."

- et alors ?
- alors ? j'ai allumé une cigarette, j'ai gueulé nom de dieu, ça a résonné longtemps, comme dans une cathédrale. Et je suis parti me recoucher.

(c) FL
 

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