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Souvenirs d'Alsace

Je me souviens, j'ai détesté cette ville quand, à l'aube d'un triste jour d'octobre 63 , nous sommes arrivés, ma famille, Rynty mon chien, Minette ma chatte blanche et moi, dans cette immense gare sale, bruyante et mouillée... mon premier contact avec Strasbourg.

Je me souviens que, pour nous qui venions "de l'intérieur" comme ils disent en Alsace, entendre parler uniquement le dialecte à consonnances allemandes, au milieu des uniformes de la SNCF et la présence de notre berger allemand, me donnait l'impression alors que je ne l'avais vécu qu'au travers des récits et des livres, de me trouver en pleine guerre 39/45 et sur un territoire ennemi ! L'horreur !

Je me souviens de la dernière étape de ce voyage, nous l'avions faite en omnibus, à travers une plaine brumeuse percée dans le lointain de la voie ferrée par des clochers pointus et fantomatiques.

Je me souviens d'avoir pensé qu'il me faudrait m'adapter malgré moi à cette région de prime abord hostile !

Je me souviens d'une boule qui m'étouffait au souvenir de ce que j'avais quitté, que sans doute je ne reverrais jamais, quand j'ai entendu mon père nous dire : "On arrive !"

Je me souviens de cette petite gare où déjà à 6h du matin, s'agglutinait une foule de gens qui se précipitaient sur les voitures, pour monter avant même que nous puissions descendre.

Je me souviens de ces regards hostiles, de ces interpellations en dialecte, de ces visages qui me semblaient tous porcins, bêtes, méchants ! Même les jeunes me paraissaient vieux et moches !

Je me souviens d'avoir senti monter en moi une forte colère vis-à-vis de ces "autochtones" si peu accueillants et d'avoir eu envie de leur hurler ma déception !

Je me souviens d'en avoir voulu à mon père pour cet exil forcé, je savais bien pourtant que c'était à son boulot qu'il devait cette mutation, que c'était ma mère qui avait décidé de le suivre... et nous avec !

Je me souviens de m'être un peu radoucie quand j'ai vu la maison où nous allions vivre : avec sa façade rose, sa barrière blanche et son jardinet, même dans le brouillard, je me suis un peu réconciliée avec l'Alsace ! Et je n'avais pas encore vu sur l'arrière, le verger qui serait magnifique au printemps !

Je me souviens que pour mes cours, il me fallait prendre le train matin et soir pour aller à Strasbourg, j'y rencontrais pourtant des jeunes de mon âge, mais je restais "l'étrangère", ils m'ignoraient superbement, discutant entr'eux dans leur cher alsacien, dure période pour moi qui me liait facilement d'habitude !

Je me souviens m'être crée alors une carapace et m'être sentie "supérieure" à cette bande de crétins lourdauds, à tel point que je me sentais finalement pas si mal dans mon silence !

Je me souviens que ce "calvaire" a duré une année quand j'ai remarquée qu' une petite blonde de mon âge habitant un village voisin mais dont la gare était commune avec mon bled, m'adressait souvent des sourires et semblait ne pas s'intéresser aux conversations des autres. Parfois, elles leur répondait en alsacien également, mais lorsque elle abordait l'un où l'autre, c'était toujours en français.

Je me souviens qu'un jour, elle est venue vers moi et gentiment m'a proposé de faire connaissance.

Je me souviens d'avoir ressenti une douce chaleur dans le coeur, comme si l'amitié me faisait à nouveau un petit signe et cette amitié, ça fait 35 ans qu'elle dure avec Odile, l'Alsacienne qui m'a fait adopter par l'Alsace et m'a appris à la comprendre et à l'aimer !

Je me souviens des fous-rires, de virées à vélos, des ballades en montagne des Vosges toutes proches, de nos sorties en ville, de nos confidences, surtout lorsque l'une où l'autre tombait amoureuse et que les pauvres garçons sur lesquels notre dévolu était jeté, nous trouvaient sans cesse sur leur chemin, l'une rougissante comme une pivoine, l'autre pouffant le visage dans ses mains. Ils n'ont jamais dû rien comprendre, surtout que ce n'étaient jamais les mêmes ! A cette époque nous ne connaissions que des amours très platoniques brèves et variées !

Je me souviens qu'un jour, mes parents ont décidé de s'installer à Strasbourg, j'ai suivi bien sûr, mais notre amitié a continu et même, nous avons formé un cercle d'amis tous Alsaciens, plus un Auvergnat Maurice, Momo pour l'intime qu'il est toujours, ce qui nous a permis, en plus de sillonne r l'Alsace, de découvrir l'Auvergne !

Je me souviens que c'est grâce à tous que j'ai compris que l'amitié se faisait attendre dans cette région, mais que lorsqu'elle vous était offerte, c'était un cadeau précieux et éternel !

Je me souviens qu'un jour, Odile est partie à Paris, elle y a rencontré un Normand et s'est mariée !

Je me souviens, moi aussi, un an après je me mariais avec... un Alsacien et j'ai eu 3 petits Alsaciens dont 2, comme moi, sont nés dans le midi où mon époux avait été muté.

Je me souviens aussi, que ma joie a été immense lorsque j'ai su que, en quittant le Sud, même si je ne revenais pas directement chez toi, Strasbourg, j'allais me rapprocher et pouvoir retrouver tous mes souvenirs dans tes rues dont chacune me parle...

(c) Mady
 

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